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Terrorisme, pression, marchandages et libération d'otage:Trois pays au bord de la crise (de nerfs) Version imprimable Suggérer par mail
03-03-2010 (629 lectures)

Le tribunal de Bamako a jugé et condamné, à 9 mois de prison ferme, pour «port illégal d’armes», quatre membres d’un même groupe composé de deux algériens, un mauritanien, du nom de Beiba Ould Nafie, et un burkinabé. Une décision rendue en début de semaine dernière et très mal accueillie, à Nouakchott et  Alger qui ont décidé, l’une et l’autre, de rappeler leur ambassadeur au Mali, pour «consultations», selon la formule lapidaire consacrée par le jargon diplomatique.
La libération de ces quatre individus, dont certains étaient soupçonnés, voire accusés, d’activités terroristes, en Mauritanie et en Algérie, était réclamée par la nébuleuse Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), cette pieuvre à qui sont attribués tout une série de rapts d’occidentaux, sur les territoires de Mauritanie et du Mali. AQMI détenait, notamment, en otage, l’ingénieur français Pierre Camatte, conditionnant sa liberté à l’élargissement des quatre individus incarcérés par la justice malienne.  

Le jugement, assez clément, du tribunal de Bamako, a précédé, de quelques heures seulement, la libération de l’ingénieur français, enlevé, à la mi-novembre, dans un hôtel de Kidal, avec la complicité de touaregs maliens. Derrière la décision de la justice malienne,  inattaquable pour la bonne et simple raison  que les magistrats de Bamako ont eu l’intelligence de respecter les règles de forme, de nombreux observateurs perçoivent l’ombre de la France. L’ancienne puissance coloniale tenait à sauver, par tous les moyens diplomatiques, y compris les voies «inavouables»,  la vie de son ressortissant.
Forte de cette détermination, Paris aurait exercé une pression, constante, sur le président Amadou Toumani Toure (ATT), avec, pour résultat des courses, cette décision de justice, comportant certes une condamnation à de la prison ferme, mais déjà couverte par la détention préventive des quatre individus. Pour preuve de cette «insistance», la fréquence des voyages du chef de la diplomate française, Bernard Kouchner, qui a, régulièrement, emprunté les couloirs aériens, entre Paris et Bamako ces dernières semaines, surtout depuis que le menace d’une exécution sommaire a commencé à planer sur la tête de l’otage Camatte.

Nouakchott et Alger flinguent Bamako
Les dégâts collatéraux de la «clémence» du tribunal de Bamako, suivie de la libération, presque concomitante, des éléments réclamés par Al Qaida et de l’ingénieur français, se manifestent par une vive colère, tant à Nouakchott qu’à Alger. Les deux capitales crient au scandale et, joignant le geste à la parole, rappellent,  pour «consultations»,  leur ambassadeur respectif. Par cette mesure diplomatique, Nouakchott et Alger protestent contre une démarche sécuritaire aux antipodes des dispositions  de la  convention liant les trois pays, en matière de lutte contre le terrorisme.
La Mauritanie relève, en outre, une certaine récurrence des «arrangements»  entre le Mali et la pieuvre terroriste sous-régionale : ce serait, en effet, la seconde fois que Bamako remettrait, à Al Qaida, des hommes réclamés par Nouakchott qui leur reproche des activités criminelles liées au terrorisme. Du coup, le «laxisme» des autorités maliennes, dans la lutte contre le terrorisme, longtemps dénoncé, en aparté, par certains milieux proches du pouvoir à Nouakchott, est fustigé, au grand jour, sur la place publique. L’attitude initialement «pudique» de la Mauritanie fait, désormais, place à une «révolte ouverte» contre les «écarts» de Bamako. Une donne tout-à-fait nouvelle.
Face à la sortie diplomatique et médiatique des autorités mauritaniennes et algériennes, le gouvernement malien n’a pas eu de réaction publique. Toutefois, une cinglante  réplique est venue d’une partie de la presse paraissant sur les bords du fleuve Djoliba (nom mandingue du fleuve Niger). Ainsi, dans une plume trempée au vitriol, Cheikh Tandina, du «Quotidien de Bamako», invite Alger et Nouakchott à garder profil bas et balayer devant leur propre porte. Le journal rappelle le contexte général ayant fait d’AQMI  un fils illégitime de la manipulation des services secrets algériens qui auraient, de la sorte, exporté le monstre dans la sous-région (Mali et Mauritanie).
Quant à la demande d’extradition algérienne auprès de Bamako, restée sans suite, le quotidien relève la légèreté d’un alibi médiatique complètement déconnecté des faits: «si l’Algérie voulait, vraiment, l’extradition de ces deux hommes, elle n’allait attendre la dernière minute pour en faire la demande et, dans le même temps, offrir aux autorités maliennes un soit disant arsenal juridique pour résister aux pressions.» Une extradition n’est pas un jeu d’enfant et exige de solides arguments de Droit, même dans un contexte sécuritaire trouble, marqué par la lutte contre le terrorisme.

Un vieil adage au secours d’ATT

 Tout cela ayant été négligé, le journal constate, sans gêne, qu’«en réalité, l’Algérie, dont personne n’ignore les véritable desseins, dans la gestion de l’insécurité dans la bande sahélo-saharienne, entendait laisser le Mali faire le sale boulot et nettoyer les écuries d’Augias, tirant, quant à elle, les marrons du feu.» Le Quotidien de Bamako est convaincu que l’Algérie «ne pouvait se permettre, même si le Mali l’eût accepté, d’accueillir ces deux hommes chez elle et leur offrir un procès public équitable.» Par crainte d’un grand déballage de la part de présumés terroristes dont la formation est «œuvre» de la sécurité militaire algérienne.
Quant à la Mauritanie, le même journal remarque qu’elle a perdu une belle occasion de se taire, en rappelant un certain nombre de faits qui ont marqué la fin de l’année. La Mauritanie, un pays qui aurait «intérêt à garder un profil bas», ajoute le Quotidien de Bamako. En cause, «les cinq otages aux mains d’Al Qaida [qui] ont été enlevés», sur le territoire mauritanien, «grâce à des complicités et des logistiques locales». Pire, ajoute le journal, «certaines sources font état de l’implication de certains officiels mauritaniens, vu la facilité avec laquelle sont menées certaines actions sur ce territoire».

Entre jeu des alliances et sauve qui peut
En fait, dans le jeu trouble des alliances et contre-alliances, en matière de lutte contre le terrorisme, les incohérences apparaissent au grand jour, suivant les circonstances. Alger, dont la sécurité militaire n’est pas blanche comme neige, dans la naissance, voire l’épanouissement, des cellules terroristes, n’apprécie guère, c’est le moins qu’on puisse dire, l’implication de la France dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et au Sahara. Un  vieil réflexe anticolonial qui tire sa source d’une accumulation de faits historiques.
Contrairement à cette attitude, la Mauritanie, alliée de l’ancienne puissance coloniale, sollicite l’appui militaire et logistique de cette dernière pour éradiquer le terrorisme. Cependant, dans le cas des quatre détenus libérés de Bamako, elle prend le contre-pied de son alliée dont la pression serait  l’origine de la clémence de la décision de justice malienne. Suite à la libération de Pierre Camatte, la Mauritanie devrait être, bientôt, sollicitée, pour un «service» similaire. La nébuleuse terroriste réclamerait l’élargissement de certains éléments détenus à Nouakchott, en échange de la libération d’otages espagnols et italiens encore détenus au Nord-Mali. Quelle serait la réaction des autorités de Nouakchott, face à une telle demande, après avoir condamné la décision du tribunal de Bamako?
En dépit de sa volonté, proclamée, de lutte contre la nébuleuse terroriste et de son appel, réitéré, à la tenue d’une conférence internationale sur l’insécurité au Sahel, le Mali continue à ménager Al Qaida qui, en dehors des rapts, n’a, jamais encore, commis d’attentats sanglants sur son territoire.
Quant à la France, elle a tout fait pour obtenir la libération de Pierre Camatte. Mais Paris  ne veut pas entendre parler de l’éventualité de la libération de certains terroristes détenus à Nouakchott, en vue d’un éventuellement «arrangement» au sujet des otages espagnols et italiens. Rappelons que les terroristes en question sont présumés avoir participé à l’assassinat de quatre touristes français, à Aleg.
Véritable foire aux contradictions. Des incohérences  qui peuvent être reprochées, pêle-mêle, à Paris, Alger, Nouakchott et Bamako, chacun défendant ses intérêts propres, suivant les circonstances. Ce qui fait que, parfois, on se frappe les uns les autres, à la manière des naufragés du radeau de la Méduse, avant de les «comptabiliser», comme des détraqués, dans une espèce de sauve-qui-peut pour se mettre à l’abri du terrorisme.

Amadou Seck 

 
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