03-02-2010 (573 lectures) C’est au moment où les exploitants de la filière irriguée attendent preneurs de leur dernière récolte de paddy et se préparent à entamer la campagne de janvier que les agriculteurs privés s’entendent dire, par la voix officielle du ministre du Développement Rural, que l'État, son principal client, ne leur rachètera leur production, déposée, depuis bientôt quatre mois, chez les usiniers. «L'État ne s’occupe pas de la commercialisation du paddy», aurait déclaré, en substance, le premier agriculteur du pays. Douche froide, pour ne pas dire panique, chez les producteurs qui s'attendaient, bien évidemment, à tout autre chose. Ne serait-ce qu'un petit encouragement pour tant d’efforts fournis afin d'approvisionner le marché national. Que de désespoir, pour des gens détenteurs de 70% de la production nationale! L'État avance l'argument de l’épuisement des fonds de l’UNCACEM, structure publique chargée d’octroyer des crédits aux agriculteurs. Or, à en croire un opérateur, «c’est la troisième campagne que nous réalisons sur nos propres ressources, sans apports de l’UNCACEM.» Et notre opérateur désespéré d’ajouter: «si nous avions su que l'État ne nous rachèterait pas notre paddy, nous aurions commencé à rechercher une solution, dès le lendemain de la récolte.»
Selon nos informations, la déclaration du ministre, devant des exploitants privés médusés, a eu, pour immédiate conséquence, l'effondrement du cours du paddy, à Rosso, principal marché du Trarza. De 80 UM, le kg passe à 50 UM. L'Union Nationale des CAisses d’épargne et de Crédits et d’Epargne agricoles de Mauritanie (UNCACEM), censée aider les opérateurs du secteur, est en faillite depuis peu. Comme d’autres établissements publics, l’UNCACEM fut l’objet d’un pillage, systématique, des grands pontes du défunt PRDS qui en ont fait leur vache-à-lait des campagnes électorales. Résultat des courses: un trou béant, difficile à combler. Il faut opérer, comme avec les autres établissements publics, un véritable coup de balai. Le gouvernement doit commander un sérieux audit, afin de faire savoir, aux Mauritaniens, où sont passées les sommes, colossales, injectées dans cette institution. La déclarer en faillite ne suffit pas, l'État se doit de la déclarer en redressement ou en fonder une nouvelle pour aider les vrais opérateurs du secteur. Aussitôt après la déclaration du ministre, ceux-ci se sont mobilisés pour définir une attitude commune. Au terme des concertations, les agriculteurs ont dépêché une délégation à Nouakchott. L’objectif est de prendre contact avec le ministre, pourquoi pas avec le PM ou le président de la République, afin de les sensibiliser et d’infléchir la position du gouvernement. A en croire un opérateur, la dette contractée, auprès de l’UNCACEM, ne concerne pas les opérateurs de l’irrigué dont beaucoup n’ont jamais reçu un khoums de cette banque. Et l’opérateur d’ajouter: «l’argent remboursé par les hommes d’affaires, destiné, au départ, au paddy, pourrait, si l'État veut trouver une solution à notre problème, être affecté à l’achat des récoltes parquées dans des magasins avec tous les risques que cela comporte. Dans les autres pays producteurs, l'État, en tant que régulateur, s’est toujours occupé de la commercialisation des productions agricoles. Chez nos voisins du Sénégal, la commercialisation de l’arachide fait l’objet d’un conseil interministériel et les prix sont fixés en accord avec les syndicats des agriculteurs. «Comment un État qui dit œuvrer à la sécurité alimentaire, à l'encouragement des agriculteurs à produire et à approvisionner le marché national, peut-il renoncer à sa mission régalienne?», s’interroge notre interlocuteur. Une filière à problèmes Même si l'État a fait un geste, apprécié des agriculteurs, en supprimant les intérêts et en effaçant une partie de la dette – 50% pour les plus pauvres et 30% pour les autres – la filière de l’irrigué connaît pas mal de problèmes qui hypothèquent lourdement son développement. Et si l'État refuse à jouer pleinement, son rôle, bonjour les dégâts! Pourtant, le secteur agricole est censé absorber 30% du budget national. Parmi les problèmes en amont de la production, on note les difficultés liées à l’aménagement de nouveaux périmètres et à la réhabilitation de ceux qui existent. De tels travaux exigent de gros financements dont peu d’opérateurs disposent. A ces coûts, s’ajoute ceux des équipements. Selon un opérateur, l’aménagement d’un hectare coûte entre 3000 et 3200 UM, ce qui est beaucoup trop cher, un hectare ne produisant guère plus de 2 tonnes, chaque année. En outre, les exploitants se heurtent l’absence de lignes de crédits allouées par l'État. La faillite de l’UNCACEM en est une parfaite illustration. Au niveau de la production, l’aménagement de grandes surfaces demande des engins performants, rares chez nous, ce qui, naturellement, se répercute sur le coût de leur location. Ainsi, une moissonneuse-batteuse se loue à 3000 UM/ha, un coût très élevé, en comparaison de celui de nos voisins. Les prix des intrants (engrais et herbicides) sont, aussi, trop contraignants. Autres galères pour les exploitants: l’absence de semences améliorées, de main d’œuvre qualifiée, les invasions d'oiseaux granivores qui peuvent ruiner un exploitant, en moins de 24 heures. Et, selon un opérateur, «les agriculteurs n'ont pas de solution à ce problème». Il faut mobiliser des moyens très importants et seul l'État peut aider les paysans à en disposer. Si celui-ci refuse, en plus, d’acheter la production des exploitants, il signe l’arrêt de mort de l’irrigué et décourage toutes les initiatives privées dans le secteur. Absence de politique de commercialisation Le refus de l'État à assumer ses responsabilités traduit la faillite de notre politique agricole qui ambitionnait de nourrir tous les Mauritaniens et de réduire l’importation du riz, source d’hémorragies de devises. L’absence d’une réelle politique de commercialisation du paddy apparaît au grand jour. Malgré les discours des pouvoirs publics, pavés de bonnes intentions, l'État se retrouve incapable d’acheter le paddy de la vallée. Ce faisant, ce sont des millions pour ne pas dire des milliards, injectés dans le secteur, via l’UNCACEM, qui s'enfuient, emportés par les eaux du fleuve Sénégal. En achetant la production des paysans, quelle que soit la filière, l'État assure un profit minimal aux producteurs et, partant, permet de pérenniser la production. Il doit assurer un environnement propice à la production et à la transformation du paddy, contribuant, ainsi, à sa diversification et à sa compétitivité, par rapport à celui des pays voisins. Il faut, souhaite un opérateur, une réelle volonté politique, de la part des pouvoirs publics, matérialisée par des institutions financières fiables pour accompagner les exploitants. Selon lui, seul l’irrigué, à travers l’aménagement de grandes surfaces, peut contribuer à l’autosuffisance alimentaire. Les autres périmètres traditionnels et les différents programmes financés par l'État, malgré les énormes ressources qu’ils ont englouties, n’arrivent à approvisionner le marché national en riz de qualité et n'ont été que de véritables gouffres financiers. DL |