Nouadhibou:«Guantanamito» : centre d’accueil ou lieu de détention ? Version imprimable Suggérer par mail
01-07-2009 (968 lectures)

Nouadhibou, capitale économique de la République Islamique de Mauritanie, jadis très prospère, roule, depuis quelques temps, au ralenti. Ce n’est plus cette ville vers qui convergeaient nationaux et étrangers de tous azimuts. Ce n’est plus, non plus, cette cité où le chômage et le travail se confondaient, tellement les exigences fondamentales de la vie étaient, naguère, à la portée de tous.

A cette époque, se souvient Mohamed, un homme du Brakna, la cinquantaine révolue : «La vie était facile. La mer nourrissait, encore abondamment, ses hommes. A la fin du mois, l’argent coulait à flot. Aujourd’hui, dans une famille dont tous les membres travaillent, c’est à peine si on parvient à joindre les deux bouts». Dans la rue, la morosité est palpable. En cette fin du mois de mai – début d’un arrêt biologique de soixante jours – les Stéphanois se pavanent, nonchalamment, sur les artères principales de leur belle ville. Les marchés et les boutiques abondamment achalandés. Beaucoup de poissons, en plus de toutes autres sortes de marchandises, en provenance du Maroc et de l’Espagne, attendent preneur sur les étals de quelques vendeurs découragés. Selon Deija Salma, une vieille femme qui est là depuis plus de trente ans : « Jamais, la ville de Nouadhibou n’a connu une situation aussi précaire. Si nous restons là, c’est que nous n’avons nulle part où aller…». Pourtant, malgré ce déclin, la ville de Nouadhibou continue à susciter un grand engouement, surtout auprès de tous les africains décidés à l’assaut de la mer, vers l’Eldorado européen. Ainsi, la quasi-totalité des coiffeurs, cireurs de chaussures, pêcheurs occasionnels et autres entrepreneurs de petits métiers ne seraient que de potentiels candidats à l’aventure, attendant l’occasion propice du périlleux voyage à bord d’un pataras vers les îles Canaries.

«Guantanamito», pourquoi ?
Guantanamito – le petit Guantanamo – est le sobriquet que donnent certains, au centre d’accueil des subsahariens qui se font prendre, au large des côtes stéphanoises, au cours d’une tentative d’émigration clandestine vers l’Europe. Fondé en 2005, en vertu d’un accord de rapatriement signé entre le Royaume d’Espagne et la République Islamique de Mauritanie, le centre loge dans une ancienne école, réaménagée par le génie militaire espagnol. Sa gestion est confiée à la direction régionale de la sûreté de Nouadhibou et à la Croix-Rouge espagnole, avec l’assistance humanitaire supplémentaire de l’antenne locale du Croissant-Rouge mauritanien. Son financement, évalué à plusieurs centaines de millions d’euros, proviendrait du programme FRONTEX (FRONTières Extérieures) de l’UE. Pour Salma, responsable des volontaires et des urgences au comité local du Croissant-Rouge, l’appellation Guantanamito est frondeuse et tendancieuse, car le centre n’est rien qu’un dispensaire de soins et d’assistance aux déshérités dont les embarcations d’infortune ont fait naufrage. Pour d’autres, c’est un véritable lieu de détention où les Africains subissent toutes sortes de traitements dégradants, avant d’être refoulés dans leur pays d’origine. Selon N. W., un nigérian rencontré au centre, assis parmi vingt-trois rescapés de différentes nationalités : «Moi, je ne suis pas un clandestin. Je suis là depuis deux ans. Je fais quelques petits métiers, qui me permettent de subvenir à mes besoins et de faire quelques économies, pour retourner au pays. C’est faux, je ne suis pas venu pour aller en Europe. Les policiers sont venus me prendre à 6 heures du matin, chez moi, et m’ont foutu dans cette prison. Les Mauritaniens, au Nigeria, ne sont pas traités ainsi. Ça, ce n’est pas normal». En attendant de connaître son sort, N. W. joue une partie de dames avec un malien qui semble plus en forme. Officiellement, ces propos sont formellement démentis. Selon un élément de la police, tous ceux qui se retrouvent dans ce centre sont des gens qui ont tenté, au moins une fois, de se rendre en Europe, illégalement. Ce nigérian qui parlait, à l’instant, aurait été recueilli, au moins deux fois, en pleine détresse, à plusieurs miles marins d’ici. Dans la vaste salle, les autres pensionnaires somnolent, sur des lits qui ont déjà servi à «dorloter» plusieurs autres milliers de candidats à l’émigration vers des espaces jugés plus porteurs.

Nouadhibou, véritable plaque tournante
En février 2007, le «Marine One», un bateau de pêche affrété en Guinée, échoue à Nouadhibou, avec, à son bord, 396 passagers de diverses nationalités (Sri-lankais, Bengalis, Hindous, Pakistanais, Africains, etc.), en partance pour l’Espagne. C’est, pour reprendre l’expression d’un haut responsable administratif de la ville, «la plus grande capture jamais enregistrée». Trois semaines durant, ces candidats à la migration seront «assistés», à Guantanamito, sans que les autorités parviennent à connaître les véritables contours de leur histoire. Le professionnalisme avec lequel opèrent les réseaux de passeurs et la complicité dont ils bénéficient, à tous les niveaux de l’administration, sont tels qu’il est pratiquement impossible de cerner d’où et comment s’organisent les expéditions vers l’Europe. Pourtant, le Royaume d’Espagne, grâce à des financements européens, déverse beaucoup d’argent dans la lutte contre la migration clandestine. Plus de cinq brigades de gendarmerie, cinq commissariats de police et une équipe de la «guardia civil», suréquipés – voitures 4 x 4, vedettes, hélicoptères, formations continues et motivations diverses – travaillent à cet effet. Mais la chaîne, internationale, de passeurs et de trafiquants, avec ses relais, à travers toute l’Afrique et parfois, même, en Europe, continue à organiser méticuleusement des voyages pour les candidats à l’Eldorado, en contrepartie de montants qui peuvent avoisiner quinze millions d’ouguiyas pour une embarcation de cinquante personnes. Et, si les gardes-frontières espagnols se vantent de ce qu’aucune pirogue n’a touché, depuis sept semaines, leurs côtes, c’est, selon Ahmedou Ould Haye, coordinateur d’une ONG qui travaille dans le domaine de la migration, à cause de la crise internationale, qui ne permet plus aux postulants de payer les frais du voyage ; en tout cas, continue-t-il, certainement pas grâce à une quelconque vigilance, ni de la part des Mauritaniens et encore moins des Espagnols. D’ailleurs, pour cet activiste de la société civile, les Etats chassent et poursuivent ces candidats à la migration, sans aucune base légale. En effet, ce n’est que la présence, effective, à l’intérieur de frontières précisément définies, d’un individu non autorisé à s’y trouver, qui fonde le délit de clandestinité. Du coup, la Mauritanie, le Mali et autre pays deviennent les «barbouzes» de l’Europe, en contrepartie de quelques subsides dérisoires, souvent détournées par quelques responsables véreux.

Destins croisés
Nous avons rencontré Mohamed Tanapo, un jeune malien de 24 ans, chez Yahya Cissé, un autre malien, déclarant en douane, installé, à Nouadhibou, depuis 2003. Tanapo est de Mopti. Il a, selon ses dires, voulu faire comme d’autres, qui ont «réussi», en partant en Europe. Après avoir vendu quelques biens, le voici avec un million de francs CFA. Mopti, Bamako, Gambie, Dakar, Nouakchott et Nouadhibou. Le 1er janvier 2007, aux environs d’une heure du matin, il embarque, avec 55 compagnons de passage, sans en connaître un seul. Juste un jour de provisions, alors qu’il en faut quatre pour parcourir les 700 miles (environ 1316 kms) qui séparent Nouadhibou de Tenerife. Trois jours, donc, sans rien manger, juste quelques gouttes d’eau chaude. Heureusement, au quatrième jour, un bateau espagnol recueille les clandestins, dont certains sont très affaiblis, et les débarque en Espagne, où ils subiront toutes sortes de tracasseries policières et judiciaires. Après un jugement lapidaire, Mohamed Tanapo séjournera en prison, du 16 au 29 janvier 2007, avant de se retrouver à l’aéroport de Bamako, avec cinquante euros en poche. Déterminé, Tanapo se prépare de nouveau, contracte des dettes et retourne à l’assaut de l’Europe, toujours via la Mauritanie. Malgré qu’il ait été, déjà, roulé par un réseau de truands, à hauteur de sept cents cinquante mille CFA, Mohamed compte reprendre un pataras pour l’Espagne. Jamais il ne retournera à Mopti, sans le «trésor» patiemment accumulé, «là-bas», afin de construire villa cossue, acquérir une belle cylindrée et vivre tranquille, à l’abri du besoin. En attendant ce rêve de Pierrette, Mohamed fait de petits métiers, pour amasser le pécule indispensable à une nouvelle expédition vers l’inconnu.
Comme lui, Issa T., un guinéen, a tenté l’aventure européenne. Aujourd’hui, il n y pense plus. Le jeu, selon lui, ne vaut pas la chandelle. «Si tout l’argent que j’ai mobilisé, pour cela, avait servi à autre chose, je serais déjà riche. Entre les réseaux de passeurs et d’organisateurs de voyages vers la mort, j’ai dépensé, au moins, deux millions d’ouguiyas. J’ai failli mourir, plusieurs fois, au large de l’océan. Alors que si j’avais commencé à travailler, ici, comme je le fais maintenant, je serais retourné, depuis longtemps, au pays». Pour Issa, c’est une illusion que de vouloir partir en Europe. Mieux vaut, selon lui, travailler ici. C’est, dit-il, plus honorable. Contrairement à Tanapo, lui ne pense plus ni à l’Espagne ni à la France. Avec son taxi, il estime qu’il n’a plus de problème. Quelques fois, il va à la pêche, d’où il ramène de gros poissons à sa femme et à ses trois enfants mauritaniens. Comme Issa ou Mohamed, plusieurs centaines d’Africains vivent à Nouadhibou. Tous sont venus dans cette ville dans le but d’aller vers l’Europe. Et alors que certains rêvent toujours y aller, d’autres y ont renoncé et s’intègrent à la vie stéphanoise à laquelle ils ne cherchent plus d’alternative.
Sneiba El Kory
Envoyé spécial à Nouadhibou

 

Encadrés
 
Graffitis inquisiteurs
Sur le mur de la vaste salle du centre d’accueil, où se retrouvent les migrants dont les pataras ont échoué, des graffitis dénoncent les comportements des autorités mauritaniennes, à l’égard des candidats à la migration. Des phrases comme : «Il faut être reconnaissants car, grâce à nous, votre économie a grimpé.» ; «Nous, on rentre chez nous, Dieu est Grand!» ; « Les Mauritaniens ont causé tant de frustration et de mépris pour les étrangers!» ; «Si les autorités mauritaniennes étaient vraiment musulmanes et qu’elles comprenaient le vrai Saint Coran, elles n’agiraient pas comme elles le font, parfois.». « Nous ne sommes pas des violeurs, nous ne sommes pas des tueurs, nous sommes des clandestins.» ; racontent, au charbon de bois, les vicissitudes de l’aventure.

Le prix de la mort
Les candidats à l’Europe payent selon les prix fixés par la filière de passeurs à laquelle ils s’adressent. Cela avoisine, souvent, le million d’ouguiyas, par personne. Cela couvre, largement, les frais. Pour l’organisation d’un voyage de cinquante personnes, le passeur a besoin d’une pirogue : deux millions cinq cents mille ouguiyas ; un moteur : un million cinq cents mille ouguiyas ; de 2500 litres d’essence : cinq cent mille ouguiyas ; d’un GPS, de gilets de sauvetage, de 1000 paquets de biscuits de mer, de 1000 litres d’eau et de 1000 boîtes de sardines : à tout casser, un million de plus ; soit cinq à six millions d’ouguiyas, au total...

Complicités
 Selon certaines sources d’organisations non-gouvernementales actives dans le domaine, plusieurs personnes, dont des policiers, des gendarmes et même, parfois, de hautes autorités, tirent profit des réseaux de passeurs. Tout autour de ceux-ci gravitent, en effet, des chaînes de rabatteurs, des armadas de recruteurs et de facilitateurs de tout acabit. La bonne santé économique des hommes des commissariats et brigades impliqués dans la lutte contre l’«émigration clandestine», s’explique par les accointances, peu orthodoxes, que ceux-ci entretiennent avec les opérateurs de ce secteur si «porteur». En tout cas, les pataras «appareillent» de la berge face au bouchon, à moins de 12 kms de la seule entrée de la ville de Nouadhibou…

Détermination sans faille
Tijani Sy, un casamançais de quarante ans, réside à Nouadhibou, depuis dix ans, toujours dans l’espoir d’aller aux Canaries. Pour cela, il s’est entraîné, pendant six mois, à la nage et aux longues marches dans le désert, à toutes fins utiles. Depuis, il a, déjà, fait quinze tentatives. Plus de sept fois, Tijani a réussi à atteindre Tenerife. Mais à chaque fois, il se faisait expulser, illico, par les éléments de la guardia civil. Malgré tout, le casamançais reste déterminé à atteindre l’Europe ou à mourir, au large des côtes espagnoles. 

 
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